L’HOMME

Il m’a été fácile de surprendre que les moyens de plaire sont les mêmes chez les hommes que chez les femmes, et guère plus discrets.

Je laisse donc Jean parader devant moi comme un cheval de carrousel, bomber la poitrine, jouer de l’œil et de la dent, et je me garde de l’arrêter d’un mot ironique, ou d’un regard qui le juge. Il me donne un spectacle qui n’a rien de déplaisant, loin de là, et c’est de sa part une honêteté comme une autre que de ne m’avoir, pas plus à Nice qu’en barque tout à l’heure, parlé d’amour.

LA FEMME

L’heure passe, et je m’assoupis presque sur le banc d’embarcadère, étourdie par le tournoiement des mouettes, les moires d’eau, le balancement des cygnes. Je n’ai envie de rien, que de toucher et de tenir fortement une de ces bêtes vivantes, chaudes sous leurs plumes où l’eau roule en perles rondes, de mettre le doigt sur leur petit cœur impétueux, et les lèvres sur leur tête lisse… Ou bien je voudrais me satisfaire en les peignant, si je savais peindre, en les modelant, si je sculptais ; je cherche en vain, faute d’avoir des mains qui pétrissent, qui créent, des mots pour dire le reflet de l’eau bleue au creux d’une aile blanche, ouverte ; des mots tout neufs pour rendre le gras et le soyeux d’un plumage qui défie la vague et l’averse…

Ces faims subites du toucher, ces attendrissements nerveux au contact d’un animal suave, je sais bien que c’est la force amoureuse, inutilisée, qui déborde ; et je crois que personne ne les ressent aussi profondément qu’une vieille fille ou une femme sans enfant.

COLETTE – “L’entrave”

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